Dans les coulisses du don d’organes au Québec

D’heure en heure, une aventure humaine et médicale

Dans les coulisses du don d’organes au Québec

Salle d’opération. Une coordonnatrice de Transplant Québec est sur la ligne de feu depuis ce matin. Elle a lancé et reçu des dizaines d’appels pour confirmer la liste restreinte des receveurs, heureux élus, triés en fonction de priorités établies par des comités médicaux. L’opération permettra de donner les poumons, les reins, le foie, le pancréas et des artères. « Pour les poumons, précise-t-elle, le receveur a été choisi en fonction de la taille du donneur, ainsi que de son ancienneté sur la liste d’attente. »

16 h 30 Josée Maurice, seconde coordonnatrice, prend le relais pour la soirée. La sonnerie retentit. Son front se plisse. Un second test d’anticorps fait plus tôt sur un des receveurs de rein le rend inadmissible au don. « Après avoir annoncé à cette personne la meilleure nouvelle de sa vie, je vais devoir lui annoncer la pire, dans la même journée ! Pour moi, c’est un cauchemar, dit-elle, c’est la première fois que ça m’arrive. » Le patient était déjà à l’hôpital, prêt à être transféré en salle d’opération. Un seul bémol peut venir bousculer tous les plans. Le temps presse. Il faut contacter le médecin du receveur suivant sur la liste.

17 h Nouvel appel. Les chirurgiens transplanteurs de poumons, prêts à en entrer en action, s’enquièrent de l’heure à laquelle leur receveur devra entrer en salle d’opération à l’autre bout de la ville. « Le prélèvement est prévu vers 20 h. Les chirurgiens de l’hôpital X vont prélever les organes autres que les poumons. Vous pouvez nous envoyer les internistes pour récupérer les poumons », précise Josée.

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17 h 15 La pression monte. À quelques heures d’entrer en salle, toujours pas de receveur confirmé pour l’un des deux reins. « Bonjour, je vous appelle pour une offre de rein en “back up”. C’est urgent, je vous laisse mon numéro de cellulaire pour le médecin traitant. »

17 h 20 Nouvelle sonnerie. Josée croise les doigts. Enfin, le médecin contacté rappelle pour avoir plus de détails sur la condition physique du donneur et les détails de l’accident. « On parle de fractures crâniennes, mais il n’y a eu aucun autre traumatisme. Il s’agit d’un non-fumeur. Le rein gauche fait 10 cm, explique-t-elle. On se dirige vers le bloc opératoire vers 19 h, on aurait aimé vous appeler à l’avance, mais on ne s’attendait pas à devoir trouver un autre “back up”. »

17 h 30 Plus que 90 minutes avant l’arrivée des chirurgiens. Ça y est, le dernier receveur vient d’être confirmé. Il était moins une. « Tous les receveurs sont à Montréal. Si ça fonctionne, ce sera exceptionnel, autant d’organes en un seul don », soupire la coordonnatrice, soulagée.

17 h 45 Aux soins intensifs, le futur donneur est toujours dans un état stable. La condition de ses poumons s’est grandement améliorée. « Ce patient sera aussi le premier à donner un pancréas après décès cardiovasculaire. Le coeur, toutefois, ne pourra pas être prélevé, étant donné que le patient devra décéder par arrêt cardiovasculaire avant le prélèvement », précise le Dr Marsolais. On prépare le patient au transfert vers la salle d’opération.

18 h 30 Des policiers du SPVM foncent vers un hôpital du centre-ville pour aller chercher les deux chirurgiens qui prélèveront les poumons.

18 h 50 À notre arrivée, la salle d’opération est déjà comme une ruche. Une quinzaine de blouses bleu ciel bourdonnent autour du bloc opératoire. Inhalothérapeute, anesthésiste, infirmière clinicienne, assistants opératoires, perfusionniste : tous s’affairent à préparer la batterie d’équipements nécessaires à l’intervention. Outils chirurgicaux et bacs de glace jalonnent les plateaux en inox placés en retrait.

18 h 55 La camionnette du SPVM vient de stopper net devant les portes de l’urgence, tous gyrophares dehors. Deux chirurgiens transplanteurs de poumons arrivent en rafale, armés de leurs glacières prêtes à accueillir l’espoir d’une seconde vie.

19 h00  Le Dr Marsolais livre le plan de match de la soirée, avant que la fourmilière ne se mettent à l’oeuvre pour accueillir le patient, préparer le matériel chirurgical et les fluides nécessaires à la perfusion des organes. Deux autres chirurgiens font irruption au bloc opératoire, venus d’un autre hôpital pour prélever le foie, les reins et le pancréas.

19 h 40 Le patient vient d’être amené au bloc opératoire. Son thorax est désinfecté à l’iode, puis soigneusement couvert d’un drap bleu. Plus loin, un cardiologue-intensiviste achève d’installer un système de télémédecine qui permettra à l’équipe chirurgicale de suivre à distance les signes vitaux du patient, quand la famille se retrouvera seule avec Maxime.

19 h 50 Savonnage vigoureux des mains et des avant-bras pour les chirurgiens avant d’enfiler leurs gants et de se retirer dans une pièce attenante. « On ne touche à rien après avoir quitté la salle pour préserver la stérilité ! », intime l’un d’entre eux à la volée. Pour la prochaine demi-heure, l’équipe chirurgicale restera confinée dans une salle attenante pour préserver l’intimité de la famille et l’anonymat du donneur.

19 h 55 L’humanité reprend ici le pas sur la logistique militaire et l’artillerie médicale. Des draps camouflent les appareils médicaux, la lumière s’est estompée. Un appareil diffuse quelques notes de musique, réclamée par la famille, pour feutrer l’aspect austère de cette salle normalement plongée sous les néons.

20 h 05 Seul le visage et le bras droit de Maxime émergent maintenant d’une mer de draps azur. Une photo a été placée dans la main du donneur à la demande des proches. La mère et la soeur vont assister au retrait du support respiratoire, aux côtés du Dr Marsolais et de quelques infirmières. « La famille est très secouée. Ces dons vont beaucoup les aider à passer au travers », croit ce dernier.

20 h 10 Quelques notes s’échappent de la salle pendant que se jouent les derniers instants de Maxime. Pendant ce temps, on entendrait une mouche voler dans la pièce où s’est retirée l’équipe médicale. Quatorze paires d’yeux sont rivées sur le moniteur qui transmet en temps réel l’état du rythme cardiaque du donneur, sa pression systolique et son taux d’oxygène dans le sang.

20 h 23 Après plusieurs minutes de recueillement, le patient est extubé en la seule présence de sa famille et du médecin traitant, le Dr Marsolais. La mère lui tient tendrement la tête, prostrée durant cet adieu douloureux. Nul ne sait combien de temps il faudra avant que le corps ne rende les armes. « On ne sait jamais ce qui nous attend. Mais compte tenu de son état, l’arrêt cardiaque devrait survenir rapidement. » Sous anesthésie, le patient ne ressent aucune douleur, simplement une baisse graduelle des signes vitaux, insiste le Dr Marsolais. « Jusqu’à la fin, on lui dispense les mêmes soins qu’à un patient vivant. »

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20 h 25 Dans l’antichambre où l’on assiste à ce décès à distance, personne n’est indifférent face à cette mort qui s’étiole en direct. L’air pensif, les chirurgiens se préparent à transformer ce départ en seconde vie. Sur le moniteur, les battements cardiaques ont commencé à plonger. Six minutes après l’arrêt du support respiratoire, la saturation d’oxygène dans le sang a atteint 0. La tension est palpable. Plus le décès est lent, plus la chance de donner des organes sains s’amenuise. Après plus de 45 minutes, certains organes pourraient être perdus.

20 h 38 Sur l’écran, les sursauts du point lumineux associé aux battements cardiaques viennent de s’arrêter. La vie, en sursis depuis 15 minutes, vient de livrer son dernier souffle. Cinq minutes d’asystolie complète doivent être observées avant que le décès ne soit constaté. Pour la famille, c’est le début d’un long deuil. Au cours des prochains jours, une infirmière assurera un suivi serré des proches. « Un mois plus tard, nous vérifions comment ils se portent. Quand le patient décédé est un enfant, c’est très difficile. Nous pouvons leur donner de l’aide psychologique, de l’accompagnement au deuil. S’il y a des enfants, nous avons même des livres à suggérer », explique Anne-Marie Lagacée, infirmière clinicienne associée au CPO. L’équipe chirurgicale attend le signal pour faire irruption dans la salle d’opération. « Dans deux minutes ! » lance, montre en main, le coordonnateur de Transplant Québec, Martin Brouillard.

20 h 43 La famille est maintenant partie. L’équipe du bloc opératoire entre en scène et une course contre la montre s’amorce. Le patient doit être rapidement réintubé pour préserver l’état des poumons et incisé. De la glace est insérée près des organes pour les préserver pendant toute la durée du prélèvement.

20 h 50 Maintenant complètement perfusés avec une solution de préservation, les organes sont prêts à être prélevés. « Combien de temps ? », s’inquiète l’un des chirurgiens. « Douze minutes depuis l’arrêt cardiaque », note le coordonnateur de Transplant Québec. « Les poumons doivent être transplantés dans un délai de quatre à six heures au plus, le foie dans les douze heures et les reins en moins de vingt-quatre heures. »

21 h00 Avec la dextérité de fins couturiers, deux chirurgiens prélèvent délicatement les poumons. Un travail d’orfèvre qui commande temps et doigté. Après plusieurs longues minutes, le chirurgien extirpe les poumons du thorax et les insère délicatement dans une solution de conservation. « Ça, c’est la vie ! », dit-il, fébrile, quittant la salle pour filer vers un autre hôpital de la métropole, où le patient receveur est déjà prêt à subir la transplantation. « C’est parti pour une longue nuit », lance son collègue, transportant à l’épaule une glacière, remplie de tous les espoirs.

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21 h 30 Cachés derrière leurs lunettes grossissantes, les deux autres chirurgiens prennent prestement le relais et passent plusieurs dizaines de minutes à détacher délicatement l’artère hépatique qui relie le foie, puis extraient les deux reins et les pancréas. Des artères, récupérées au passage, sont blotties dans des sacs de conservation.

22 h 30 Le bloc maintenant s’est vidé et le bourdonnement a fait place au calme. Mission accomplie. Les quatre organes, placés dans de grosses glacières sur roulettes, sont repris au passage par les chirurgiens qui mettent le cap vers leur hôpital, prêt à entamer un second marathon. Celui de la transplantation. Filant dans les corridors, ils sont attendus par une camionnette du SPVM qui ronronne devant les portes de l’urgence. Les gyrophares s’éloignent doucement dans la nuit, emportant avec eux l’espoir de quatre vies meilleures.  ( Source : Le devoir du 25 11 2014 . Article de Isabelle Paré | Santé )

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